Comment aborder l'empathie dans la formation médicale?
Par Daniel Baril
Montréal, le 2 décembre 2010 - Chaque jour, les professionnels de la santé ont à prendre des décisions d'ordre éthique qui font appel à leur jugement moral. S'il ne fait aucun doute que l'empathie est, ou du moins devrait être, l'une des qualités de base de tout professionnel de la santé, le rapport entre cette émotion et le jugement moral serait moins évident qu'on serait porté à le croire de prime abord.
C'est ce que fait valoir Bruce Maxwell dans une recherche postdoctorale réalisée à l'Unité de recherche en neuroéthique de l'Institut de recherches cliniques de Montréal sous la direction d'Éric Racine, professeur à la Faculté de médecine de l'Université de Montréal. En se fondant sur les travaux en psychologie morale, le chercheur pose un regard critique sur les postulats de la formation éthique observés dans l'enseignement de la médecine en milieu universitaire.
L’empathie est un atout important, mais elle ne suffit pas à guider le professionnel dans les méandres de l’éthique en milieu de soins. (Photo: iStockphoto)
Idées reçues
L'un de ces postulats est que l'empathie permet de saisir les aspects saillants d'un problème éthique et de guider la décision à prendre. «Il s'agit d'une idée reçue», affirme le chercheur.
À son avis, cette façon de voir omet une distinction essentielle à établir entre ce qu'il appelle l'«empathie affective» et l'«empathie cognitive». L'empathie affective, ou émotive, est la compassion ressentie à l'égard du malade, ce qui est habituellement le premier sens donné à cette expression. L'empathie cognitive, ou empathie de base, renvoie à la capacité intellectuelle de comprendre l'état d'autrui.
«On peut comprendre l'état d'autrui sans le ressentir, souligne Bruce Maxwell. Les recherches sur les psychopathes nous montrent qu'ils sont parfaitement capables de comprendre les souffrances qu'ils infligent à leurs victimes et que leurs habiletés cognitives sont intactes sur ce plan. Mais ils n'éprouvent pas l'état émotionnel intense vécu par l'autre.»
De ce fait, il lui parait erroné de soutenir, comme le font certains formateurs, que le développement du jugement moral et la réflexion sur les concepts et les composantes de ce jugement conduiront à plus d'empathie à l'endroit du patient. «L'amélioration des capacités à saisir les aspects moraux d'une situation ne signifie pas que la personne possède les composantes émotives du fonctionnement moral», précise-t-il.
Bruce Maxwell
Dans le développement de la dimension émotive de l'empathie, il met les formateurs en garde contre deux pièges. D'une part, l'approche consistant à miser sur l'imagination pour amener le futur intervenant à se mettre dans la peau de l'autre et à ressentir ainsi plus d'empathie lui semble quelque peu naïve. «C'est une autre idée reçue, déclare Bruce Maxwell. L'imagination, nourrie au moyen de la littérature ou du théâtre, n'est qu'une façon parmi d'autres d'aviver l'empathie, qui comporte de nombreuses composantes cognitives; on se trompe si l'on croit que l'imagination est essentielle à la psychologie de l'empathie.»
D'autre part, ce serait une erreur de chercher à stimuler l'empathie cognitive sous prétexte qu'elle serait absente chez certains étudiants en médecine. «Si c'était le cas, nous serions en présence d'un très grave problème de développement! Cette fausse perception risque de conduire à des approches non fondées.»
Décalage empathique
Pour le chercheur, le manque de sensibilité émotive chez certains professionnels de la santé serait dû à une lacune dans la gestion de leurs émotions et non à une carence. Le défi pédagogique consiste donc à encadrer la façon d'exprimer ce qui est déjà en place et non à faire acquérir une habileté manquante. Une bonne façon d'y arriver serait de viser un meilleur contrôle de ce qu'il nomme le «décalage empathique».
«Le décalage empathique est l'expression différenciée de l'empathie selon les circonstances, explique Bruce Maxwell. Des problèmes éthiques différents, comme l'avortement et la vivisection, n'ont pas nécessairement la même résonance chez la personne. Des études en développement moral ont montré, par exemple, que les adolescents sont capables de raisonnements éthiques très poussés sur les châtiments corporels, mais qu'ils font preuve de moins de maturité lorsque le dilemme moral concerne la sexualité. Par ailleurs, un médecin peut éprouver de l'empathie devant les souffrances physiques de son patient tout en étant indifférent à celles causées par les problèmes financiers dus aux traitements médicaux.»
Le décalage empathique serait également à l'œuvre dans la chute parfois dramatique du niveau d'empathie observée dans certains travaux chez les étudiants en médecine: alors que ces étudiants démontrent une empathie émotive plus élevée que les étudiants des autres disciplines, parfois ils manquent rapidement de compassion dès qu'ils passent à la pratique.
«Certains ne voient plus les patients comme des objets moraux, mais ils gardent la même empathie à l'égard de leur conjoint ou conjointe, ce qui montre que ce n'est pas l'empathie de base qui est en cause mais son expression.»
Ces exemples démontrent que l'empathie n'agit pas globalement mais est modulée par le contexte. C'est sur la gestion de ce décalage que devrait se centrer, en définitive, la pédagogie du développement moral dans la formation en bioéthique, estime Bruce Maxwell.
Actuellement professeur d'éthique au Département des sciences de l'éducation à l'Université du Québec à Trois-Rivières, Bruce Maxwell est l'auteur de Professional Ethics Education: Studies in Compassionate Empathy (Springer, 2008). Ses travaux sur l'empathie dans la formation médicale ont été publiés dans le numéro 19 de la revue Cambridge Quaterly of Health Care Ethic.
Université de Montréal
www.umontreal.ca
Par Daniel Baril
Montréal, le 2 décembre 2010 - Chaque jour, les professionnels de la santé ont à prendre des décisions d'ordre éthique qui font appel à leur jugement moral. S'il ne fait aucun doute que l'empathie est, ou du moins devrait être, l'une des qualités de base de tout professionnel de la santé, le rapport entre cette émotion et le jugement moral serait moins évident qu'on serait porté à le croire de prime abord.
C'est ce que fait valoir Bruce Maxwell dans une recherche postdoctorale réalisée à l'Unité de recherche en neuroéthique de l'Institut de recherches cliniques de Montréal sous la direction d'Éric Racine, professeur à la Faculté de médecine de l'Université de Montréal. En se fondant sur les travaux en psychologie morale, le chercheur pose un regard critique sur les postulats de la formation éthique observés dans l'enseignement de la médecine en milieu universitaire.
Idées reçues
L'un de ces postulats est que l'empathie permet de saisir les aspects saillants d'un problème éthique et de guider la décision à prendre. «Il s'agit d'une idée reçue», affirme le chercheur.
À son avis, cette façon de voir omet une distinction essentielle à établir entre ce qu'il appelle l'«empathie affective» et l'«empathie cognitive». L'empathie affective, ou émotive, est la compassion ressentie à l'égard du malade, ce qui est habituellement le premier sens donné à cette expression. L'empathie cognitive, ou empathie de base, renvoie à la capacité intellectuelle de comprendre l'état d'autrui.
«On peut comprendre l'état d'autrui sans le ressentir, souligne Bruce Maxwell. Les recherches sur les psychopathes nous montrent qu'ils sont parfaitement capables de comprendre les souffrances qu'ils infligent à leurs victimes et que leurs habiletés cognitives sont intactes sur ce plan. Mais ils n'éprouvent pas l'état émotionnel intense vécu par l'autre.»
De ce fait, il lui parait erroné de soutenir, comme le font certains formateurs, que le développement du jugement moral et la réflexion sur les concepts et les composantes de ce jugement conduiront à plus d'empathie à l'endroit du patient. «L'amélioration des capacités à saisir les aspects moraux d'une situation ne signifie pas que la personne possède les composantes émotives du fonctionnement moral», précise-t-il.
Bruce Maxwell
Dans le développement de la dimension émotive de l'empathie, il met les formateurs en garde contre deux pièges. D'une part, l'approche consistant à miser sur l'imagination pour amener le futur intervenant à se mettre dans la peau de l'autre et à ressentir ainsi plus d'empathie lui semble quelque peu naïve. «C'est une autre idée reçue, déclare Bruce Maxwell. L'imagination, nourrie au moyen de la littérature ou du théâtre, n'est qu'une façon parmi d'autres d'aviver l'empathie, qui comporte de nombreuses composantes cognitives; on se trompe si l'on croit que l'imagination est essentielle à la psychologie de l'empathie.»
D'autre part, ce serait une erreur de chercher à stimuler l'empathie cognitive sous prétexte qu'elle serait absente chez certains étudiants en médecine. «Si c'était le cas, nous serions en présence d'un très grave problème de développement! Cette fausse perception risque de conduire à des approches non fondées.»
Décalage empathique
Pour le chercheur, le manque de sensibilité émotive chez certains professionnels de la santé serait dû à une lacune dans la gestion de leurs émotions et non à une carence. Le défi pédagogique consiste donc à encadrer la façon d'exprimer ce qui est déjà en place et non à faire acquérir une habileté manquante. Une bonne façon d'y arriver serait de viser un meilleur contrôle de ce qu'il nomme le «décalage empathique».
«Le décalage empathique est l'expression différenciée de l'empathie selon les circonstances, explique Bruce Maxwell. Des problèmes éthiques différents, comme l'avortement et la vivisection, n'ont pas nécessairement la même résonance chez la personne. Des études en développement moral ont montré, par exemple, que les adolescents sont capables de raisonnements éthiques très poussés sur les châtiments corporels, mais qu'ils font preuve de moins de maturité lorsque le dilemme moral concerne la sexualité. Par ailleurs, un médecin peut éprouver de l'empathie devant les souffrances physiques de son patient tout en étant indifférent à celles causées par les problèmes financiers dus aux traitements médicaux.»
Le décalage empathique serait également à l'œuvre dans la chute parfois dramatique du niveau d'empathie observée dans certains travaux chez les étudiants en médecine: alors que ces étudiants démontrent une empathie émotive plus élevée que les étudiants des autres disciplines, parfois ils manquent rapidement de compassion dès qu'ils passent à la pratique.
«Certains ne voient plus les patients comme des objets moraux, mais ils gardent la même empathie à l'égard de leur conjoint ou conjointe, ce qui montre que ce n'est pas l'empathie de base qui est en cause mais son expression.»
Ces exemples démontrent que l'empathie n'agit pas globalement mais est modulée par le contexte. C'est sur la gestion de ce décalage que devrait se centrer, en définitive, la pédagogie du développement moral dans la formation en bioéthique, estime Bruce Maxwell.
Actuellement professeur d'éthique au Département des sciences de l'éducation à l'Université du Québec à Trois-Rivières, Bruce Maxwell est l'auteur de Professional Ethics Education: Studies in Compassionate Empathy (Springer, 2008). Ses travaux sur l'empathie dans la formation médicale ont été publiés dans le numéro 19 de la revue Cambridge Quaterly of Health Care Ethic.
Université de Montréal
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